Le spectacle des Fatalistes que j'ai vu ce soir illustre parfaitement ce propos : la troupe autoproduit totalement son spectacle et, comme on dit, "elle ne roule pas sur l'or". Cependant, avec peu de moyens, ses comédiens nous emmènent dans leur univers sans nous en faire décrocher. Malgré la pauvreté des décors, des costumes, des accessoires, malgré la petitesse de la scène qui dessert forcément la mise en place, malgré tout, nous les suivons, nous rions, nous sommes transportés ailleurs.
Dans "Jacques et son maître", Kundera se fait le chantre du libertinage du XVIIIe siècle et du roman de Diderot, "Jacques le fataliste", qu'il considère comme l'un des plus importants de l'histoire de la littérature, dans le sillage de Tristram Shandy. A l'époque où Kundera écrit cette "variation" (la pièce n'est pas une adaptation, il le souligne longuement), les chars russes viennent d'envahir sa patrie, la Tchécoslovaquie. Il lui semble alors voir sombrer l'Occident dans une "nuit russe" mystérieuse et violente. Cette pièce est donc le geste désespéré d'un écrivain (désormais interdit de publication) tendant la main vers un autre écrivain, à deux siècles de lui, et qui représente à ses yeux l'esprit qui est en train de périr ; Kundera serre dans ses bras Diderot pour trouver un peu de réconfort.
Pour servir cet hommage, il fallait de la légèreté et de la truculente ; oser le libertinage total sur scène. Clément Le Touzé et Philippe Mignard, acteurs de théâtre amateur dont c'est la première expérience de mise en scène, ont relevé le pari, osant lorsqu'il le fallait, et sachant doser cette audace (parfois un peu trop raisonnablement dans l'acte II). S'il subsiste dans la mise en scène actuelle l'une ou l'autre scène moins travaillée, renseignements pris, c'est plus par manque de temps que d'idées : tous les Fatalistes ont une activité professionnelle classique. On peut cependant sans conteste parler, pour une première expérience, de réussite et de justesse : parce que, tout simplement, "on veut savoir la suite" - et c'est bien ce chemin tortueux "vers la suite de l'histoire" qui est le propos de la pièce, truffée de narrateurs interrompus, d'impertinents coupeurs de parole et d'histoires savamment enchâssées pour notre plus grand plaisir. Une structure qui est tout sauf évidente à mettre en place ; un texte risqué, mais servi avec clairvoyance et humour.
L'honnêteté est souvent au rendez-vous quand on travaille avec peu de moyens, parce qu'il faut alors trouver ses outils dans son coeur et dans sa caboche. Conserver cette honnêteté lorsqu'on dispose d'importants moyens constitue certainement un défi d'ampleur. En tout cas, il est bon de se voir rappelé à l'essentiel en rencontrant ceux qui se donnent du mal pour se faire (et nous faire) du bien en faisant du théâtre. Continuer à penser en pauvres tout en faisant croître leur trésor de guerre : c'est tout le mal qu'on souhaite à ces sympathiques Fatalistes.

Je pensais que je me rangerais forcément d'un côté ou de l'autre : qu'un film ou l'autre l'emporterait pour moi dans la transmission d'une certaine vérité. En réalité, les deux films semblent constituer les deux faces d'un même miroir. Comme si toute la belle énergie déployée par les profs mis en scène dans "Entre les murs" creusait sournoisement en eux une fatigue qui ne demanderait pas grand-chose pour basculer. Ce moment de passage est d'ailleurs mis en scène dans "Entre les murs", quand le prof de français pète un plomb et lance ce qui peut être retenu comme une insulte à deux élèves de sa classe. De là à les prendre en otage comme dans "La journée de la jupe", il y a loin, très loin vraiment. Mais quand "Entre les murs" décrit, très honnêtement et simplement, la vie d'un collège, "La journée de la jupe" montre de façon épique l'enlisement psychologique où peut tomber le prof qui la vit. Le film de Cantet montre un récit vu de l'extérieur : la vie d'une institution, ses rouages et la place de l'individu au sein de ceux-ci (son poids, ou son insignifiance) ; celui de Lilienfeld est une histoire intime et interne, le drame psychologique vécu par l'enseignant parfois (ce n'est pas un hasard si le film est un huis-clos).
Dans les deux cas, ce qu'on retiendra, c'est d'une certaine façon la bande son. Le silence, les cris, les discussions usantes, les mots qui fusent, les insultes, le langage trituré, malmené, violenté. Ca fait mal, c'est parfois douloureux à écouter tant les échanges sont heurtés, manquent de cohérence, de logique, de douceur, de bonne volonté, d'humour, d'intelligence. La langue constitue véritablement un personnage à part entière de chacun de ces films, avec un affrontement continu et usant entre les personnages dans le film de Cantet, et au contraire un affrontement tranché entre une parole dominante et une parole menacée, dans le film de Lilienfeld. Là encore, il y a continuité entre un point de vue collectif sur l'institution et un point de vue psychologique individuel : décrire un brouhaha et la capacité de l'individu à y faire face en réprimant ses instincts violents face à sa mission d'enseignement, ne contredit pas un portrait de la face interne du même individu qui rêve d'un silence où laisser s'épanouir une parole, pourtant bienveillante, si malmenée. C'est en tout cas ainsi que j'ai reçu la "Journée de la jupe" : un scénario expressionniste pour une réalité trop tue et qui, par là, tue, ronge, fait honte.